L'autre côté du miroir


18 Nov
18Nov
Rémi Zins, Copyright 2019 Smashwords Edition

Merci à Dominique Zins, Danièle Feliho, Arnaud Camus 


J’ai abandonné à mon côté l’arme qui vient de me porter le coup fatal. La douleur est insupportable. Je ne peux déjà plus respirer. Mais au moins, je meurs avec la satisfaction d’être parvenu à mes fins. On dit parfois qu’avant de faire le grand saut, on voit tout le film de sa vie se dérouler en une fraction de seconde. Et bien en ce qui me concerne, je revois une aventure qui m’est arrivée il y a bien longtemps. C’est un moment qui regarde celui-ci comme son image dans un miroir.

 Mon cerveau se faisait secouer dans ma boîte crânienne comme des nouilles dans une passoire. Tout vibrait et craquait. Comme un tremblement de terre. Les parois en pierre s’effritaient et remplissaient de poussière mon abri de fortune. Heureusement, quelqu’un d’éclairé avait anticipé que j’aurais besoin d’un casque anti-bruit et d’un masque respiratoire. J’augmentai l’arrivée d’oxygène et inspirai abondamment. 

Le réacteur de la corvette impériale finit par s’arrêter. Le calme revint rapidement autour de moi. Je savais qu’environ deux heures plus tard, je pourrais sortir à l’air libre, sans danger immédiat d’irradiation toxique. J’attendis donc, écoutant les échos étouffés de la houle orange qui se fracassait en contrebas, au pied de la falaise. J’attendis ainsi mon destin sous terre, dans ce vieux bunker en ruines. 

Des milliers de gens avaient contribué à cette opération. Je ne faisais pas partie de ceux dont la famille avait été exterminée dans l’un des nombreux génocides commandités par l’empereur, mais j’avais tout de même été choisi parmi un groupe restreint de candidats pour réaliser en solo l’aboutissement de cette mission. La Résistance avait eu vent que l’empereur allait venir seul à cet endroit précis. Et notre seule chance de réussir avait été d’agir immédiatement, avant que l’information ne devienne obsolète. Et ainsi, tout avait été organisé en quatrième vitesse. 

Dès que je pus, je sortis du bunker et m’approchai de la corvette. Elle brillait sous l’éclat vaguement bleuté de ce soleil exotique, parquée non loin de la falaise, sur une aire d’atterrissage bordée de jungle. Je rampai avec précaution entre les rochers, car il me fallait éviter de déclencher les divers capteurs de défense de l’aéronef. Je sortis mon terminal de poche et lançai l’application que les experts en cybersécurité de la Résistance y avaient installée. Ils avaient réussi à introduire un cheval de Troie dans le réseau automatisé de l’appareil. Maintenant, il ne me restait plus qu’à l’activer, prendre le contrôle et attendre quelques heures de plus que les courtisanes de luxe, pour les charmes desquelles l’empereur était venu en cet endroit, quittent l’appareil. 

Le soir venu, elles quittèrent la corvette, puis disparurent en direction du village voisin, à travers la végétation luxuriante qui reflétait les lueurs du soleil couchant. Après ça, il ne me resta plus qu’à me faufiler jusqu’au sas, pirater son ouverture et entrer dans l’appareil. 

C’est bien trop facile, pensai-je. Mais il n'était pas question de me laisser perturber par des appréhensions irrationnelles. Je m’arrêtai dans la première coursive et entrepris de vérifier l’état du système sur l’écran de mon terminal. 

Soudain, je sursautai, en réaction à un tintement au sol, entre mes pieds. C'était une dague en or, ornée de pierres précieuses. 

« Allez, viens te battre, » entendis-je derrière moi. 

Mon abdomen se contracta. Je fis volte-face en dégainant mon arme. L’empereur était juste là, devant moi, en pantoufles, une télécommande en main, les bourrelets de son ventre pendouillant dans l’ouverture de sa robe de chambre. Mais le ridicule de son apparence n’atténuait en rien le danger de la situation. Mon cœur pompait de l’adrénaline à plein régime. Il y avait quelque chose de profondément familier chez lui qui me suffoquait. 

« Ça sert à rien de te crisper sur tes flingues, je les ai faits désactiver, » dit-il. « Bah ouais, c’est moi qui possède toutes les usines de fabrication d’armes de l’empire, tu savais pas ? » 

Le dictateur appuya sur un bouton de la télécommande, avant de la jeter au sol et de l'écraser d'un coup de pied. L’éclairage de la coursive se réduisit et prit des teintes rouges. Des séries de flèches lumineuses luisaient sur les murs, au sol et au plafond. 

Une voix décharnée se fit entendre : « Alerte. Alerte. Procédure d’extrême urgence. Décollage dans soixante secondes. Pour votre sécurité, veuillez vous rendre à votre fauteuil et attacher votre harnais. » 

« Si tu veux m’avoir, » dit-il, « faudra le faire à la loyale, et de tes propres mains. » 

Le réacteur se mit en route. L’ensemble de la navette vibrait. Le tyran profita de ma surprise et s'élança vers moi, poignard en avant. Je pointai le canon de mon arme dans sa direction et pressai la détente. Rien. Merde. Un élancement effroyable déchira ma cuisse lorsque sa lame me transperça. Je le repoussai de toutes mes forces et le fis tomber à la renverse. J’en profitai pour ramasser la dague qu'il m'avait lancée. 

« Ça fait des années que j'attends ce moment, petit, » s’écria-t-il par-dessus le vrombissement croissant. 

Mais comment il pourrait savoir ? Pourquoi cette attaque minable ? Qu’a-t-il prévu d’autre ? 

Pendant que je restais ainsi perplexe, prostré, terrorisé, suant, le cœur battant à tout rompre, anticipant une douleur mortelle à tout instant, il se remit maladroitement sur ses jambes, sans me prêter aucune attention. 

« Tu ferais mieux de t’harnacher à ce siège si tu veux pas te faire transformer en bouillie, » dit-il avant de me tourner le dos et de disparaître derrière un coude de la coursive. 

Tous les fléchages indiquaient un siège de sécurité entouré de lumières clignotantes, incrusté dans la paroi. Je m’y rendis en boitant et m’y affalai. Je rangeai le poignard dans ma ceinture. Il ne me restait plus que quelques secondes pour me sangler. Ça faisait partie des scénarios pour lesquels je m’étais entraîné. Je vérifiai la fermeture du harnais et fixai le masque à oxygène sur mon visage. 

Au moment où le décollage commença, mon fauteuil s’inclina à l’horizontale. Très rapidement, j’y fus terrassé comme si des géants se tenaient debouts, l’un sur mon front, d’autres sur ma poitrine, mes épaules, mes hanches, mes genoux. Les vibrations devinrent de plus en plus intenses. Bientôt, la simple action de respirer représentait un effort colossal. Je demeurai entièrement focalisé sur ma survie, une respiration après l’autre, et perdis toute notion du temps. 

À un moment donné, les vibrations commencèrent à s’affaiblir. La pression sur mon thorax diminua peu à peu. 

Lorsque le calme fut revenu dans le vaisseau, le siège revint dans sa position initiale. Le plafond et le sol se transformèrent en murs, dans une rotation déconcertante contre laquelle mon esprit et mon estomac se révoltèrent. Des chapelets de bulles de sang s’étaient échappés de ma cuisse au cours du mouvement et voletaient sur leur lancée, comme de minuscules ballons de fête. Je flottais dans mon harnais, sous l’effet d’une apparente apesanteur. Ça me facilitera la tâche. Ma blessure serait beaucoup moins incapacitante. J’enlevai le masque, débouclai les sangles, puis arrangeai un bandage que je laissai se serrer de lui-même autour de ma cuisse. 

« Tu te crois du bon côté de la barrière, du bon côté de l'histoire, » entendis-je, venant de plus loin dans la coursive. Donc c’est juste ça : il veut parler. Il est vraiment reclus à ce point-là ? « Tu te crois droit et juste, continua-t-il. Honnête. Moral. Vertueux. Incorruptible. Mais d’ici peu, il y aura beaucoup moins de différence entre nous que tu ne penses. Quand tu m’auras tué, tu seras devenu un meurtrier, tout comme moi. »

Je laissai échapper un bref ricanement nerveux. 

« T’es le supérieur moral de personne, espèce de gros tas de fiente. » 

L’empereur réapparut au détour de la coursive. Il flottait en plein milieu du couloir, les pans de sa robe de chambre ondulant à ses côtés comme les ailes d’une raie manta. 

Il n’a aucune poignée à portée de main. Grave erreur. 

« C’est la première fois qui est la plus difficile de toutes, » dit-il en ignorant ma remarque. « Après cela, chaque meurtre devient plus facile que le précédent. » Pendant qu’il parlait, son corps tournait lentement sous l’effet de son élan, de telle manière qu’il risquait de finir par se retrouver involontairement à me tourner le dos. « Et puis, il y a toujours une bonne raison. Mais tu verras, petit à petit, les justifications deviennent de plus en plus volatiles, jusqu’à ce qu’elles ne servent plus qu’à légitimer tes coups de tête. » Tout en parlant, il poussa d’une main nonchalante sur le plafond, ce qui le fit s’incliner sur le côté. Lorsque ses pieds atteignirent le mur, il enclencha ses semelles magnétiques. Il se tenait maintenant debout perpendiculairement à ce que je considérais comme la verticale. Ça me donnait la nausée. « Et finalement, avant que tu l’aie vue arriver, tu te retrouves à ordonner un massacre d’opposants en prenant ton petit déjeuner. » 

Bon. S’il fait autant d’efforts pour essayer de me convaincre, c’est que je ne suis pas en danger immédiat. Donc je peux contre-attaquer. Mais faudra frapper fort. Et avant qu’il ait eu le temps d’enclencher son plan B. Je décidai de tenter de le distraire en le poussant à argumenter, afin de l’attaquer au moment où il s’y attendrait le moins. J’eus un sourire, que je jugeai trop confiant. 

« Donc d’après toi, si je débarrasse le monde d’un tyran, je vais inévitablement finir par devenir un tyran moi-même... T’es tellement saoul que t’arrives même plus à aligner deux pensées. Moi, ça fait des années que je m’entraîne au combat pour une occasion comme ça. Mais toi, je parie que t’as jamais tué personne de tes propres mains. T’as toujours délégué tes meurtres à d’autres. Tu sais pas te battre. Tu fais pas le poids. » 

Ah ! Je m’étais trop laissé parler. Autant lui dire que t’es sur le point de mouiller ton pantalon. 

« J’imagine que tu penses pouvoir reprendre le contrôle de cette corvette après m’avoir tué, » dit-il. « Mais j’ai déjà programmé son itinéraire. On ne va pas tarder à s’amarrer en orbite à un vaisseau interstellaire. Que dis-je, intergalactique. Le seul en son genre. Propulsé par de l’anti-matière et conçu expressément pour moi. » 

Non mais il me prend pour un amateur ou quoi ? 

Je haussai légèrement un sourcil : « J’aurai qu’à trouver comment désactiver le pilotage automatique et reprogrammer la route. » 

L’empereur esquissa un sourire vertical : « J’ai fait détruire toutes les interfaces de commande. Elles sont irréparables. » 

Il fait exprès de se tenir debout à l’horizontale, cette enflure. J’en suis sûr. Il veut me forcer à suivre son orientation. Le salopard. Si je voulais pouvoir observer et interpréter son langage corporel correctement pour décider du moment d’attaque le plus opportun, je n’avais pas le choix. Je poussai donc sur la poignée incrustée dans le mur que j’utilisais pour stabiliser ma flottaison, et il sembla que l’ensemble de la coursive opérait une rotation à angle droit autour de moi. Le vertige s’intensifia et je réprimai un haut-le-coeur. 

« La Résistance va envoyer une équipe pour me secourir, » réussis-je à dire. « Ils n’auront qu’à pirater un sas. » 

L’empereur fronça les sourcils et arbora une mine sombre : « Dès que le vaisseau quittera son orbite, » dit-il en me fixant sans sourciller, « il commencera une accélération mortelle à 50 G. Personne ne pourra venir te secourir dans ces conditions. Ton corps pèsera 50 fois plus lourd que la normale. Tes os se disloqueront et tu finiras écrasé comme une crêpe. » 

Une chair de poule meurtrière externalisa le mélange de colère et de haine qui m’incendiait de l’intérieur.

« A moins, » continua-t-il sans cesser de me regarder droit dans les yeux, « que tu ne rentre dans une de mes vacuoles anti-G. » 

Ah. Il a toute mon attention. 

Mais ça, c’est encore un signe que c’est lui qui mène la barque.

Je serrai le poing autour de mon poignard. 

« Elle te baignera dans un fluide nanoactif qui divisera par vingt les effets de l’accélération, » dit-il. « Tu seras mis en stase physiologique. En moins de cinq heures, tu auras quitté ce système stellaire, et en deux mois, tu auras atteint une vitesse relativiste. Après cela, pendant sept mois de ton temps dans ce vaisseau, cinq cents milliards d’années se seront écoulées pour le reste de l’univers. » 

L’enfoiré ! Il veut donc m’arracher à tout ce que je connais. Autant mourir. Je sortis la dague de ma ceinture et l’agitai devant moi : « Je vois vraiment pas pourquoi j’accepterais. » 

L’empereur dessina un sourire carnassier : « Tu tiens bien trop à la vie pour choisir de finir en purée sur le parquet. C’est pour ça que tu feras exactement ce que je viens de te dire. » 

Je rugis intérieurement tandis que mes poils se hérissaient encore davantage. Il fallait que j’agisse. Mais je suais. Je puais. La terreur hantait mon abdomen. J’avais le mal de l’espace. Et maintenant j’avais la diarrhée. 

Pas question d’abandonner. 

« Allez, vas-y ! » dit-il. « Je ne vis plus que pour ça. Te voir te transformer. Tue-moi. Deviens moi. » 

Il veut faire de moi un vulgaire rouage de son plan.

Mon cœur propulsait tout le feu de l’enfer dans mes veines. Par une nouvelle roation de mon corps, je transformai le plafond en sol, ignorant le regain de nausée que cela engendrait, et m’accroupis autour de ma poignée, prêt à opérer un saut qui m’enverrait glisser droit sur lui. Je sentai que cette rage avait le pouvoir de faire taire les vertiges, ainsi que la trouille qui mettait mon bas-ventre sens dessus dessous. 

J’ai pas le choix. Si j’agis pas tout de suite, ce sera l’échec total. 

Je canalisai ma haine et la pompai sauvagement jusque dans mes globes oculaires, écarquillés à tout rompre. 

« Regarde, » dit-il, « j’accepte mon destin. Fais comme moi. Embrasse le tien. De toutes façons, tu pourras pas y échapper. » 

Il fait de moi sa chose. 

Le vase était plein. Déchaîné, je poussai sur mes jambes aussi violemment que possible, sans prêter attention à l’élancement qui traversa ma cuisse. Je plongeai ainsi sur lui, décidé à en finir. Mais l’empereur n’exécuta aucune défense. Il se contenta de jeter son poignard et de m’offrir son torse, où ma dague vint s’enfoncer sans effort. Dans un gargouillis pourpre, des boulettes de sang sortirent de sa bouche. Pendant que, sous la force de notre élan, nous percutions la paroi, certaines gouttes voltigèrent jusque sur mon visage, dans mes yeux. Je restai pétrifié. Il saisit ma main, la repoussa lentement, extrayant la lame de ses chairs, puis pressa ses doigts sur ma paume, en des points qui me firent relâcher ma poigne. Il récupéra la dague, puis poussa sur ma poitrine, ce qui nous envoya flotter dans des directions opposées, hors d’atteinte l’un de l’autre. 

Incrédule, je le vis utiliser le couteau souillé de son sang pour tailler le haut de son pantalon. Il en écarta les tissus pour me montrer la cicatrice qu’il avait sur le haut de la cuisse, exactement au même endroit que la blessure qu’il m’avait infligée. Puis il enleva sa chevalière et l’envoya flotter dans ma direction. 

C’est le bout du voyage. J’émerge de mon souvenir, rappelé à la triste réalité de ce côté-ci du miroir par la douleur mortelle qui assaille mes poumons. Je l’accueille. Je veux croire qu’elle me libérera de moi-même. La dernière chose que j’aperçois brièvement avant de sombrer définitivement, c’est ma chevalière qui flotte dans sa direction. Il pourra lire ce que j’ai moi-même gravé à l’intérieur de l’anneau : « Le cours du temps est circulaire. Tu viens de t'assassiner toi-même. Tu es devenu moi. » 

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